Une année chez les Hipsters

Publié le July 08, 2012

En attendant de vous proposer un look hybride adapté à ce temps mi automnal mi tropical, j’ai décidé de vous faire partager un peu de mon expérience américaine.

J’ai passé l’année dernière à Bard College, un campus américain un peu atypique, parce que loin des gigantesques universités fanas de foot et autres sports de malabars nourris aux burgers, mais au contraire connu comme étant un repère de hipsters.

Hipsters ? Mais qu’est-ce donc que cette bête là ? D’abord attribué aux fans de jazz dans les années 40, ce substantif est aujourd’hui l’apanage d’un autre type de population. Lunettes Rayban Wayfarer, chemise à carreaux un peu destroy sur t-shirt imprimé et jean slim, pilosité affirmée, choix capillaires atypiques, les hipsters dominent depuis quelques temps le monde de la coolitude.

Au cœur de la vallée de l’Hudson, à deux heures de la Grosse Pomme et de son agitation perpétuelle, ils peuplent le vieux campus de Bard College, une université de petite taille très orientée vers les arts. Les élèves qui s’inscrivent ici sont majoritairement originaires de la côte est ou de Californie, avec quelques exceptions venant du Midwest et du sud. Les frais d’entrée s’élevant à plus de cinquante cinq mille dollars par an, beaucoup (40% environ) sont issus de milieux aisés, les autres recevant une bourse partielle ou totale. Ils partagent un état d’esprit « libéral », une ouverture au monde et à la différence et surtout un goût prononcé pour les arts. Fleuron de l’architecture moderne, le Performing Arts Center conçu par Frank Gehry témoigne de l’importance des arts sur le campus. Forts de cette concentration d’esprits contestataires, les élèves cultivent un goût pour le subversif et l’étrange, et il n’est pas rare d’assister à des performances impliquant de la nudité ou des discours politiques engagés.

Une année chez les Hipsters

Les hiptsers de Bard cultivent le cool à coup de vêtements destroy ou kitsch. Plus ça fait has been ou «différent», mieux c’est. Car le nerf de la guerre est là : il faut savoir se démarquer, afficher son propre style. Le hic, c’est que tout le monde adopte progressivement leur style, qui devient codifié, et donc absolument plus original. Le pull de papy sur un slim savamment troué et des boots en cuir soigneusement usées est devenu le costume cravate de ces messieurs, tandis que les jeunes filles arborent avec fierté des robes vintage vues et revues sur des collants troués. Tous rêvent d’habiter Williamsburg, une ancienne friche industrielle de Brooklyn en pleine reconversion bobo, écoutent du rock indé et votent démocrate.

Mais n’est pas hipster qui veut. Le vrai hipster, le jusqu’au boutiste, le dur, l’original, c’est celui qui allie ce style à un mode de vie bien particulier. En vogue à Bard lorsque j’y ai séjourné : la douche hebdomadaire. Car oui, prendre sa douche ça use de l’eau pour rien et ça détruit l’environnement, et puis il est bon de retrouver l’odeur originelle de son corps que l’industrie cosmétique veut nous faire oublier derrière des odeurs synthétiques d’orchidée ou de vanille de Madagascar. Rassurez-vous, un faible pourcentage adhère réellement à ce principe, mais j’ai néanmoins entendu texto en classe un jeune homme se pencher vers une copine en lui disant : « Oh j’ai pris une douche aujourd’hui, je me sens tout bizarre ! » Si le style devient conformiste, il faut bien trouver le moyen de différencier les faux des vrais, non ?

A Bard, les élèves sont encouragés à exprimer leur différence, leur vraie personnalité. C’est pourquoi des élèves de lycée qui passaient pour des ringards dans leur « High School » se retrouvent ici comme en famille : les végétariens, les végétaliens, les hipsters, les homosexuels, les filles qui rejettent l’épilation, les intellos, les poètes maudits, les politiciens en devenir, les geeks, les néo-punks, tous trouvent un groupe auquel s’intégrer, et si vous ne correspondez à aucun de ceux-là, pas de panique, vous trouverez ou formerez votre propre clan, pourvu que vous sachiez vous montrer cool, c’est à dire ouvert.

Ici, point de pom-pom girl amoureuse du quaterback, on est loin de ce genre de campus où coexistent des fraternités et des sororités. Les histoires d’amour ne sont d’ailleurs pas le point fort de Bard. Si quelques couples existent (tout de même), beaucoup des autres élèves sont adeptes du « hook-up », en clair, on se pécho, et puis on passe au suivant. Bard c’est un peu sexe, drogue et rock n’ roll, version 2012.

Pour ma part, j’ai adoré mon immersion dans cet univers. Etudier à Bard peut se révéler un défi pour qui n’est pas préparé à vivre dans un microcosme en pleine nature en compagnie d’étudiants pour partie délurés et adeptes de substances plus ou moins licites. Néanmoins, cet environnement particulier s’avère très stimulant dans son contraste avec le système français et constitue réellement, pour qui sait en tirer le meilleur, un endroit idéal pour penser. Plutôt petite parisienne bien habillée, traquant avec horreur le moindre effilochage dans mon collant, vous aurez deviné que ce n’est pas aux hipsters que je me suis intégrée ;) Je leur ai préféré la population (importante) des étudiants internationaux, très cools et ouverts, très divers aussi et n’intégrant qu’avec parcimonie les codes de leurs camarades mal habillés.

De retour à Paris j’ai retrouvé avec délectation mon Montmartre adoré, et ai redécouvert avec plaisir nos hipsters à nous, nos néo-hipsters, nos bobos, habitant le 3ème arrondissement, votant pour les Verts, écoutant des petits groupes de rock indé, traquant la petite expo-super-sympa-que-personne-n’a-encore-vu-d’un-artiste-inconnu-mais-qui-va-tellement-vite-décoller, cultivant leur moustache ou leur barbe de trois jours avec une précision toute française, ayant une addiction aux terrasses de cafés quelle que soit la saison (nicotine oblige) et ne prenant aux hipsters que les plus chics de leurs codes vestimentaires. Adapté à la française, le style hipster dont on prédit la disparition imminente est encore bien vivant à Paris. La mort programmée du bobo n’est pas encore à venir, et c’est finalement tant mieux, puisque j’en fait malgré tout (un peu) partie ;)

Une année chez les Hipsters
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Pauline 08/07/2012 17:43

Cool ton article! On aimerait en savoir plus sur ton année parmi les hipster purs et durs! Mais une question me taraude : les geeks ne tiennent donc plus le haut du pavé de la tendance ? ou alors les Hipsters ont emprunté aux geeks en alliant une "philosophie" greeno-démocrato-poilue (la défense de la pilosité excessive était elle au programme de Barack??)? C'est moi ou la mode passe elle aussi en mode zapping de plus en plus vite? En tout cas, la "liberté" à l'américaine semblait être de mise dans ton campus :) racontes en plus!

08/07/2012 20:37

Merci pour tes encouragements Pauline! Je ne manquerai pas de sortir un "sequel" pour vous en dire un peu plus très bientôt! Pour répondre à ta question, selon moi, les geeks sont devenus une sorte de "sous-catégorie" des hipsters, ou tout du moins, les hipsters ont adopté certains tics du geeks et les ont branchisés: Ipod, Ipad, ils sont tous fans d'Apple, grande marque de geek au design chic pour attirer ces fanatiques du style. Coté tendance le geek a moins la cote que le hipster, car trop "spécialisé"; le hipster a des intérêts et des goûts plus variés, la tendance touche plus de monde et du coup il tire la couverture médiatique à lui. Mais comme annoncé par de nombreux observatoires de tendances, le hipster va bientôt céder sa place. Alors qui le remplacera? Mystère, mais dès que je l'aurais découvert il aura sa place sur ce blog! A très bientôt!